
NOTE DE LECTURE
La femme sourde-aveugle qui a conquis Harvard (éditions Nouveaux Horizons, 2019, 288 pages réparties en vingt-quatre chapitres ciselés).
Haben Girma, l’autobiographe, ne se contente pas de raconter une vie : elle la dissèque avec une lucidité acérée, un humour caustique et une absence totale de complaisance.
Première diplômée sourde-aveugle de la faculté de droit de Harvard, elle refuse d’emblée le rôle de l’icône sacrificielle que l’on voudrait lui attribuer.
Refus
Son récit, publié originellement en 2019 sous le titre, « Haben: The Deafblind Woman Who Conquered Harvard Law », se déploie comme une série de refus élégants : refus de la pitié, refus de l’invisibilité, refus surtout de laisser le handicap dicter le sens de son existence. Dès les premières lignes, le ton est donné. Girma décrit sa surdité et sa cécité congénitales sans pathos ni dramatisation excessive ; elle les pose comme des faits, presque triviaux, avant de les transformer en lentilles qui révèlent les failles – et les absurdités – de notre monde conçu pour les valides.
Son enfance en Californie, ses étés en Érythrée auprès d’une famille immigrée, ses voyages humanitaires au Mali, ses années à Harvard et jusqu’à sa rencontre avec Barack Obama : ces jalons ne sont jamais des trophées alignés pour impressionner. Ils servent de contrepoint à une réflexion plus profonde sur l’autonomie, l’affirmation de soi et les mécanismes invisibles de l’exclusion.
Ce qui frappe le plus, c’est la façon dont Girma retourne les projections habituelles. Très tôt, elle perçoit que le handicap n’est pas tant une limitation intrinsèque qu’un terrain où s’exercent les peurs et les préjugés d’autrui. « Les gens projettent leurs propres angoisses sur nous », écrit-elle en substance, et elle décide de ne pas les endosser. Au lieu de quémander des accommodations, elle les exige – avec une politesse d’acier et une ingéniosité qui confinent parfois au génie pratique. L’anecdote où elle apprend à manier une scie électrique ou celle où elle escalade un iceberg en Antarctique ne sont pas des exploits destinés à émerveiller ; elles illustrent une philosophie simple : l’obstacle n’est pas dans le corps, mais dans l’absence d’imagination collective.
Métaphores
Le livre excelle particulièrement quand il se fait pédagogie sans jamais verser dans le didactisme. Girma expose avec une clarté tranchante comment les environnements – scolaires, urbains, numériques – sont pensés par et pour des corps neurotypiques et valides. Un amphithéâtre non sonorisé, un site web sans description d’images, une salle de classe sans interprète en langue des signes tactile : ces détails deviennent des métaphores puissantes d’un système qui, par inertie, fabrique de l’exclusion. Elle ne se contente pas de dénoncer ; elle propose. À la fin de l’ouvrage, un petit guide pratique – identifier et démanteler les barrières physiques, sociales et numériques ; concevoir l’accessibilité dès l’origine ; recruter des personnes handicapées ; former aux droits ; promouvoir des représentations positives ; rendre le numérique inclusif – sonne comme un manifeste discret mais implacable.
On pourrait craindre que tant de combativité rende le texte austère. Il n’en est rien. L’humour de Girma est constant, mordant, auto-dérisoire. Elle rit de ses propres maladresses, des quiproquos savoureux nés de sa surdité-cécité, des tentatives maladroites de certains pour « l’aider ». Cette légèreté n’est pas un artifice : elle est la preuve vivante que la joie, l’intelligence et la sensualité du monde ne sont pas réservées aux voyants-entendants.
Certains passages laissent une empreinte durable : la façon dont elle décrit le toucher comme principal vecteur de connaissance du monde, ou encore son refus courtois mais ferme du mot « inspirant ». « Je ne suis pas là pour vous motiver à surmonter vos petites contrariétés quotidiennes », semble-t-elle dire en filigrane. Et pourtant, le livre bouleverse. Non par pathos, mais par cette évidence qu’une vie pleine, audacieuse, drôle, est possible même quand le corps défie les normes.
Haben Girma ne demande pas la charité ; elle réclame la justice. Et elle la conquiert, chapitre après chapitre, avec une détermination qui n’a rien d’héroïque au sens hollywoodien : elle est simplement obstinément humaine. À lire absolument, non pour se sentir « meilleur », mais pour mesurer à quel point notre monde reste aveugle et sourd à une partie de lui-même. Et pour comprendre que l’inclusion n’est pas une faveur : c’est une urgence architecturale, politique et morale.
WILLIAM TADUM TADUM








