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juillet 8, 2024
La chaine est très endettée ; Le tribunal de commerce de Nanterre a ordonné le dépôt de bilan d’Africa24 et sa mise en liquidation judiciaire le 4 juin 2024. L'entreprise accuse des arriérés importants à l'Urssaf (l’équivalent de la Cnps au Cameroun). L’Etat a maintenu la chaîne sous perfusion, espérant une éventuelle guérison.

Tout s’enchainait et s’emballait d’année en année : janvier 2018, Afrimedia éditrice de la chaine dépose le bilan. Février 2019, le tribunal de commerce de Nanterre ordonne la liquidation. Le Cameroun rachète la chaine et renfloue les comptes d’Afrimedia à hauteur de 13.120 milliards de francs Cfa. Les grèves suivent. « Le Calame » est entré dans les coulisses de ce média devenu une télé de l’Etat, pour « promouvoir l’image et la destination Cameroun ».

Mardi 14 décembre 2021. Les employés d’Africa24 insèrent un message laconique à l’écran de leur télé. Un petit message, mais qui en dit long… Une main anonyme a eu le courage d’écrire, à la rue d’Artois dans le 8ème arrondissement de Paris, le dernier bastion du groupe après Saint-Cloud dans les Hauts-de-Seine : « En raison d’un mouvement d’ordre de grève, nos programmes sont momentanément suspendus… Veuillez nous excuser pour ces désagréments ».

Ce jour-là, l’édition du journal télévisé de 8h de la chaine panafricaine est brève. La présentatrice puise abondamment dans le frigo de la rédaction pour faire le plein de son temps. Après ce constat amer, notre premier reflexe fut de joindre aussitôt Constant Nemalé, le promoteur de la chaine, pour savoir de quoi tout cela retourne. Sa réponse est évasive : « Le jour où tu pourras me joindre pour une chose constructive et non des manipulations, ça serait respectable et très apprécié. Mais, saches qu’il n’y a rien de grave », nous rassure t-il.

« Rien de grave » ? Pourtant, au siège parisien d’Africa24, une grève venait de commencer. La veille, 19 employés sur 21 avaient voté pour la grève, 2 s’étaient abstenus.  Des reportages provenant du continent africain et qui devraient être traités et programmés pour diffusion le même jour, sont restés sur les bans d’arrivée. Le service minimum est mis en place afin d’entretenir la chaine et ses téléspectateurs. D’anciennes émissions à valeur intemporelle sont reprogrammées.

Des mouvements d’humeur, des débrayages liés aux revendications sociales interviennent dans toute entreprise. Mais Africa24, aux images vives et fortes, qui présentent toujours une Afrique gaie, ses dirigeants positifs, cette télé n’avait pas habitué ses téléspectateurs aux débrayages. Le rêve de tout journaliste en herbe reste de travailler à Africa24, afin de rayonner sur le continent. De quoi s’agit-il donc aussi brusquement dans cette chaîne ? Un gréviste joint au téléphone nous confie : « Nous sommes au 3ème mois sans salaire. Nous apprenons pourtant que le Cabinet civil de la présidence de République du Cameroun, repreneur potentiel de la chaine panafricaine effectue trimestriellement des virements pour le fonctionnement de la chaine, mais cette disposition financière est gérée de manière discriminatoire… Résultat, des arriérés de salaires s’accumulent », explique notre informateur.

« Manipulation, chantage et démagogie »

Constant Nemalé réfute ces allégations, il explique : « Dis-moi, depuis 2019, cite un seul problème, pas deux qu’il y a eu à Africa24. Toutes les informations possibles ou disponibles sur Africa24 sont accessibles et largement accessibles… Toute autre information sur la chaine n’est que chantage, manipulation et démagogie », s’insurge le Pdg de la chaine panafricaine.

Olive Adjakotan : « Pas de prouesses sans salaires »

Soit. Ce que nous rapportons ici n’existe dans aucun site du groupe. C’est le fruit des investigations que nous amenées minutieusement pendant plusieurs semaines. Nous apprendrons que, le 27 avril 2021, 4 journalistes-reporter d’images (JRI) travaillant sur le continent avaient reçu de Constant Nemalé leur lettre de licenciement avec la formule de « séparation à l’amiable ». Il s’agit d’Olivier Konan et d’Olive Adjakotan basés en Côte d’Ivoire ; de Jean-Paul Ouédraogo au Burkina Faso, et d’El Hadj au Sénégal. La direction d’Africa24 reproche à ces journalistes de ne « pas fournir le rendement attendu d’eux ». Reproche auquel Olive Adjakotan rétorque :

« … Aucune école de journalisme n’enseigne à réaliser des prouesses sans salaires ni frais de reportage… Après avoir entamé avec moi une procédure avortée de séparation à l’amiable sous prétexte que vous n’avez plus d’argent pour payer certains JRI comme moi, vous avez fini par inventer une « faute lourde » pour me notifier mon licenciement. Alors, soyez assez responsable pour payer mes droits, ce n’est ni de l’aumône, ni encore moins un bonus », renchérit le journaliste à l’endroit de Constant Némalé. Jean-Paul Ouédraogo du Burkina Faso enfonce le clou : « Nous demandons à Constant Nemalé d’être honnête et humain. Nos loyers ne sont plus payés, nous avons des familles à nourrir. Si nous ne pouvons plus travailler ensemble, il faut qu’on se sépare en payant tous nos droits », clame t-il.

Rien ne va plus entre les 4 journalistes et leur patron. Constant Némalé reproche encore à ses collaborateurs de « confisquer le matériel de travail de l’entreprise et de procéder à un chantage inacceptable ». Les journalistes indexés entendent restituer le matériel de travail contre le paiement de 4 mois de salaires et des indemnités de licenciement.

L’homme qui fait peur

Fin juillet 2021, tout semblait rentrer dans l’ordre. Les journalistes licenciés venaient de percevoir leurs salaires de base. Le ballet de licenciement ne s’arrêta cependant pas à ce niveau : Babylas Boton, le directeur de l’Information de la chaine, journaliste très apprécié sur le continent pour ses interviews impertinentes, et le rédacteur en chef de la chaine sont dans le pointeau. La brouille n’est pas pour autant terminée. Les journalistes agissent dans tous les sens : d’un côté, ils commettent un avocat, Me Boubacar Cissé à qui ils confient la mission de poursuivre le Pdg d’Africa25 afin de réclamer leurs subsides résiduels. De l’autre côté, ils saisissent le Directeur du Cabinet civil de la présidence de la République du Cameroun, Samuel Mvondo Ayolo pour dénoncer des « abus » dont ils sont victimes de la part de Constant Nemalé. Selon Olive Adjakotan, « Constant Nemalé se fout de tout le monde. Mais, dès qu’il apprend que le Directeur du Cabinet civil du président Paul Biya est au courant de ses exactions, il prend aussitôt peur. C’est le seul nom qui fout la trouille à Némalé. Il ne nous restait plus d’autre choix que d’alerter la présidence du Cameroun », affirme t-il.

Constant Némalé, promoteur de Africa24

Les démêlés à répétition de la chaine panafricaine avec ses collaborateurs ont un fond : l’entreprise éprouve d’énormes difficultés financières. Africa24 avait construit son modèle économique sur la promotion d’une image positive de l’Afrique, ce faisant, celle de certains chefs d’Etat du continent. C’est une option délicate et fragile. Tant qu’un président d’une République est encensé, tout va très bien. Mais, la moindre « erreur » d’information diffusée fait couper les vivres à la chaine. Cela est arrivé maintes fois à Africa24, notamment en Guinée-Equatoriale, pays qui avait pourtant porté la chaine sur ses fonds baptismaux.

La France, un paradis ?

Le choix du promoteur de la chaine de l’établir en France après la Guinée-Equatoriale ne se justifie pas seulement par des avantages liés à la liberté d’expression et à un environnement technologique adéquats ; c’est aussi la nécessité de s’assurer une certaine « indépendance » vis-à-vis de l’emprise éventuelle d’un Etat africain sur les programmes de la chaine, soucieuse de matérialiser son ancrage panafricaine. En retour, en installant le plateau technique de la chaîne en région parisienne, le promoteur se doit de se soumettre à la rigueur et à l’orthodoxie de gestion, propres au droit français, voire européen. Ce pays est donc loin d’être un paradis fiscal pour Constant Nemalé.

Constant Nemalé s’était-il préparé à ces exigences professionnelles ? Il y a lieu d’en douter. En janvier 2018, il est rattrapé par la justice française. De nombreuses fautes de gestion lui seront reprochées. Pour terminer, le tribunal de commerce de Nanterre en banlieue parisienne, met Africa24 en liquidation, un après le dépôt de bilan d’Afrimedia. Constant Nemalé est interdit de gérer une entreprise dans l’espace européen pour plusieurs années.

Etoudi saigne en milliards !

Il n’est pas question de fermer pour autant Africa24, l’espace francophone en a besoin. Des dinosaures tels qu’Ebomaf ou Bolloré se bousculent pour racheter la chaine. Ils ne sont pas des philanthropes. Il y a quelque chose à gagner. Constant Nemalé ne cède pas. Sa télé doit rester entièrement africaine. Les pays du continent qu’il sollicite, boudent son offre qu’ils ne trouvent plus rentable. Il se tourne vers le Cameroun, son pays de naissance. Après tout, Africa24 a une audience : lancée en 2009, elle est parmi les chaines d’information les plus regardées du continent. Elle réalise 0,4% de part d’audience de façon continue depuis son lancement. Selon une étude menée par le cabinet « Africascope » en 2020, Africa24 est devancée de très peu par Africanews et Télé sud. En qualifiant son audience, celle-ci grimpe à 54% auprès des cadres dirigeants sur le continent. C’est un record. La même étude a observé que, dans huit capitales africaines, « Africa24 est la chaîne d’informations francophone la plus regardée de toutes les chaînes du continent ».  C’est alléchant. Africa 24 reste cependant loin derrière France 24 qui affiche « 2,6% sur 15 ans et plus, et 74,1% sur les cadres dirigeants du continent », selon « Africascope ». Ces statistiques donnent du poids et des arguments à Constant Nemalé, face aux potentiels repreneurs de sa chaine. Il les expose à la présidence de la République du Cameroun pour lui vendre son joyau médiatique.

Africa24 est établie en France. L’environnement de l’audiovisuel dans ce pays est structuré de sorte qu’un « gendarme » veille à l’éthique et à l’orthodoxie. C’est le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Africa24 doit se soumettre à ses règles. Officiellement, cette chaîne est éditée par « A Media France SAS », entreprise de droit français, dirigéepar Mylène Innocent. Elle a la qualité de « directrice déléguée ». Cuirassée de ce titre, la fidèle entre les fidèles à Constant Nemalé, signe une convention de « respect des normes de l’audiovisuel » avec le « gendarme » français du secteur, le CSA. Aucun faux pas ne sera toléré, qu’il s’agisse du contenu des programmes ou de la gestion des personnels à Africa24.

LE PUZZLE DE CONSTANT NEMALE
Jamais tous les œufs dans un même panier
. Afrimedia internationale : holding luxembourgeois. Propriétaire, Nemalé à 74% des parts.
. Afrimedia : est le diffuseur d’Africa24
. Africa24 : (différente du diffuseur) propriétaire, Nemalé.
. Etnuim international : gère les publicités en Afrique ; elle est basée à Dubaï, dirigée par Josiane Nemalé, épse de Constant.
. Etnium Sarl : basée en France, gère les publicités d’Europe.
. Ana : Afrimedia News Agency, basée au Sénégal et en Côte d’Ivoire.
. A Media France : gère Africa24.
Ana24 : gère Africa24, version Cameroun

Les documents que nous avons consultés au greffe du tribunal de commerce de Nanterre révèlent que les autorités de Yaoundé versent de l’argent à Africa24 depuis 2010. Cela se passait pour commencer, sous la forme d’achat d’espaces publicitaires. Puis, par la suite et jusqu’en 2017, la chaine de Constant Nemalé a encaissé de Yaoundé près de 14 milliards de francs Cfa pour répondre à ses obligations de fonctionnement. En 2019, le Cabinet civil de la présidence de la République du Cameroun s’engage de nouveau à acheter des espaces publicitaires pour 3 milliards de francs Cfa chaque année, sur une période de 3 ans reconductible. Il s’engage également à payer les pertes de la chaine à hauteur de 3.280 milliards de francs Cfa. Le Cabinet civil marque aussi son accord pour verser à nouveau 656 millions de francs Cfa supplémentaires, pour reprendre les actifs de la chaîne, mais à condition que ces actifs soient apportés à une société de droit français de « substitution ».  Cette société est naturellement « A Media France SAS » que dirige Mylène Innocent. Le tour est joué.

Pour boucler la boucle, le Cabinet civil promet aux dirigeants de la chaîne de couvrir des éventuels déficits de trésorerie d’Afrimedia à hauteur de 13.120 milliards de francs Cfa, indiquent les documents consultés au greffe du Tribunal de commerce de Nanterre.

Où sont passées toutes ces sommes colossales au point où,  Afrimedia SAS soit contrainte de  déposer pour la première fois le bilan en janvier 2018, puis, mise en liquidation judiciaire en février 2019 ?

Le Cameroun aux commandes sans manches

Selon notre confrère du magazine d’enquête « Capital », Constant Nemale, assure que : “Ni le Cameroun, ni la Guinée équatoriale n’ont jamais eu aucune influence ni sur la ligne éditoriale, ni sur le contenu, ni sur le management”. Selon un rapport du Conseil supérieur de l’audiovisuel français rendu public en 2020, « Le soutien continu et confirmé de la République du Cameroun, constitue une garantie de stabilité sans pour autant affecter l’indépendance éditoriale de ce média ». Ce rapport ajoute : « Le Cameroun est désormais le principal acteur de la politique audiovisuelle du continent africain à travers son contrôle d’Africa24… A l’instar des grandes puissances qui disposent d’un atout médiatique comme le Qatar (Al Jazeera), l’Angleterre (BBC) ou la France (France24), le Cameroun dispose, avec Africa24, d’un atout important ».

Lors du dépôt de bilan d’Africa24, l’administratrice judiciaire française, Isabelle Didier résume ainsi la situation délicate dans laquelle se trouve la chaîne : « Les investisseurs institutionnels, (Cameroun et Guinée-Equatoriale) tout en participant au projet, ne perdent jamais de vue dans leurs perspectives, la prise de contrôle de l’outil. Aucune limite ne se pose pour le partenaire industriel qui intègre cet objectif. Une telle démarche fragilise le projet et déséquilibre la structure ». Nous sommes encore dans les contradictions.

*Cette enquête actualisée, avait été initialement prévue paraitre dans le No 13 en février 2022 de votre journal. Nous ne l’avons pas publiée en ce temps-là, afin de ne pas perturber les négociations en cours entre le Cabinet civil et la direction d’« Africa24 ». Vue l’évolution de la situation, rien n’empêche aujourd’hui que vous soyez au courant de ce rodéo.

XAVIER MESSÈ

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