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juin 1, 2024

Journaliste politique, sémiologique

La violence c’est ce qui caractérise "la rue et l’e-rue" au Cameroun. Il est devenu banal que des récits aux allures de films d'horreur y défraient la chronique sociale. Zoom sur une société en crise.

CAMEROUN

« Les sauvages », « Inadmissible ! », « Crime dans la cité », « La République des gangs mafieux » … Depuis le début de l’année 2023, les Unes de journaux du Cameroun ne s’encombrent d’aucun euphémisme pour présenter un pays en proie à une brutalité dont la marée haute ne semble pas vouloir retomber. Flashback. 14 juillet 2017, à la Compagnie de gendarmerie de Kousseri, Région de l’Extrême-Nord.

Un gendarme nommé Djida, de l’Escadron de gendarmerie éponyme, sort son arme de son fourreau et joue au bourreau : il abat d’abord son supérieur hiérarchique dans son bureau avant d’aller tuer, à bout portant, trois femmes dont deux gendarmettes en poste au secrétariat du commandant de la compagnie. Une source proche de l’Escadron de gendarmerie évoque un crime passionnel : le supérieur hiérarchique de Djida entretenait une liaison avec la dulcinée de son élément, se faisant aider dans sa « besogne » par ces trois infortunées. 14 janvier 2020, au Lycée classique de Nkolbisson, à Yaoundé. Un élève de la classe de 4ème poignarde à mort Boris Kevin Njomi Tchakounte, son enseignant de mathématiques à qui il reproche de l’avoir « blâmé ».

Le pauvre rend l’âme aux portes du Centre hospitalier universitaire (CHU) de la ville. 21 août 2022. Désirée Beyanga, 42 ans, assomme puis égorge la sœur de son époux, Marie France Beyanga, 57 ans, à l’aide d’un tesson de bouteille, dans une chambre d’hôtel de Yaoundé. Elle entend vendre le corps à 500 millions de F à un supposé « inconnu rencontré sur Facebook ».

Le 02 septembre 2022, soit à peine dix plus tard, une femme tue sa future belle-mère à la hache, lui reprochant, sur la base d’allégations d’un médecin indigène, de vouloir mystiquement attenter à sa vie. Sidérant ! Vous pensiez avoir tout lu ? Une dernière pour la route… 8 janvier 2023, au quartier Nkolndongo, toujours à Yaoundé. D’un coup de hache à la nuque, Serge Mekongo, âgé de 17 ans et élève en Terminale, tue son père adoptif, Belibi Mekongo. Pour justifier son acte, l’adolescent fait savoir que le disparu, souvent ivre, exerçait sur sa mère et sa sœur des violences psychologiques.

Une gradation de la violence dont le point culminant est sans nul doute le double assassinat de Martinez Zogo et Jean Jacques Ola Bébé, deux journalistes et animateurs radios tués en l’espace de deux semaines, à l’évidence, pour leur audace de dénoncer dans leurs émissions, la prévarication des deniers publics. Crime passionnel, crime rituel, crime mafieux, ou même « crime d’Etat » (selon Reporters Sans frontières et l’homme politique Jean Robert Waffo du SDF sur l’affaire Martinez Zogo), les « insoupçonnés » du pays des Lions indomptables ont poussé jusqu’aux extrêmes, le curseur de la barbarie. Adèle Mbala, journaliste et présentatrice du 20h30 à l’office camerounais de radiodiffusion, regrette, dans une récente chronique, des signes d’« une société criminalisée à outrance et où l’abomination a depuis longtemps déjà franchi tous les rubiconds ». 

L’instinct de survie

« Il est normal que vous soyez tentés de vous laisser gagner par le doute, par la peur du lendemain ». Ces mots sont du Président de la République, Paul Biya, à l’occasion de son discours à la jeunesse le 10 février 2023. Peut-être que la clé se trouve dans cette phrase.

La peur tout courte, comme toute émotion, est un signal d’alarme. Elle peut mener à des attaques d’anxiété, voire de panique. Elle peut provoquer un repli sur soi jusqu’aux manifestations de l’agressivité, à en croire Christophe André, médecin psychiatre et auteur de Psychologie de la peur. Pour ce qui est de « la peur du lendemain », des psychologues l’appellent « anxiété d’anticipation ».

C’est l’inquiétude pour l’avenir et la peur que de mauvaises choses se produisent ou que vous deveniez incapable d’accomplir avec succès ce que vous avez décidé de faire. En un mot, la peur du lendemain au Cameroun, c’est la peur de ne pas pouvoir subvenir sur la durée à ses besoins élémentaires, la peur d’un mari alcoolique et violent, la peur d’une incursion des « microbes », la peur de perdre des avantages liés à l’appartenance à un groupe influent, la  peur de perdre un poste de responsabilité « juteux », la peur d’apprendre que le système politique gouvernant change de camp…

Bref! La peur du lendemain est dans la cité. Peut-être l’une des causes de la corruption d’accumulation que pratiquent certains oligarques riches en milliards de FCFA. Et faute d’avoir eux aussi la possibilité de tirer avantage des failles du système administratif du pays, les Camerounais « d’en bas » n’ont plus qu’à vouer leur sort individuel à des « saints » pour le moins malsains : alcool, drogue, sexe, discours haineux, empoisonnements ciblés, gangstérisme, marabouts. Pas étonnant que la Famille (avec un grand F), unité centrale de la société, connaisse une désintégration scabreuse : essor des foyers monoparentaux, augmentation des ruptures familiales et des remariages, lesquels ouvrent la voie royale à des pratiques sociales peu orthodoxes, au nom de la survie.

Pas étonnant, également, que des « embusqués », biberonnés illicitement à l’argent public, s’adjugent le droit de vie ou de mort sur quiconque, hommes de médias, prélats, plébéien, se mettrait en travers de leur chemin doré. Ah oui (aimait à le dire Martinez Zogo…) ! Les réseaux sociaux entrent dans cette danse morbide comme le défouloir de la colère et des frustrations contre les élites gouvernantes mais aussi contre les personnes qui leur sont « proches » d’un point de vue sociologique. Yaoundé s’y frotte mais hélas, s’y pique : la haine dans l’e-rue (le cyberespace) à la dent dure.

« Manteau d’impunité »

L’expression est du journaliste camerounais Souley Onohiolo. Elle a le mérite de décrire assez brillamment le réel sociopolitique du Cameroun contemporain. Si, au final, l’affaire Martinez Zogo n’est pas tirée au clair, les conséquences de la bataille épique de positionnement politico-stratégique d’avant-transition à la tête de l’Etat ne feront que renforcer le sentiment d’impunité ressenti dans l’opinion depuis déjà plusieurs décennies.

Un sentiment d’impunité qui, au fil des jours qui se suivent et se ressemblent avec à la manœuvre des « récidivistes » toujours pas « punis », prête le flanc à la peur du lendemain, au soir du septennat en cours. Il serait alors judicieux de passer un grand coup de balai institutionnel et activer la transition générationnelle.

C’est vrai que cela a au moins un risque, comme l’indique Le Messager, dans un article intitulé « Après Biya : l’échographie d’un accouchement difficile ou de gré à gré » (édition du 15 février 2023). Selon notre confrère, confier la tête du Sénat à un jeune loup aux dents bien aiguisées, pourrait donner lieu à des manœuvres de déstabilisation du Président de la République. Chose qui ne serait pas du goût de Paul Biya.

Ça fait penser au président de la Fédération camerounaise de football, l’ancien footballeur international Samuel Eto’o qui a « botté hors du stade » le président du Conseil Transitoire du Football Professionnel (CTPF), le général Pierre Semengue, une fois installé sur son fauteuil de patron du football camerounais. La peur du lendemain. Que se passerait-il, également, si l’un des proches biologiques du « sphinx » était en position de porter le fardeau du pouvoir ? Et quid de la grande muette à l’heure du crépuscule des dieux, elle qui, jusque-là, est restée loyale et républicaine ? Un bouillon d’incertitudes politiques qui présagent des jours compliqués pour le Cameroun transitoire. Une chose pourrait au moins rassurer les opinions nationale et internationale : voir la justice triompher dans l’affaire Martinez Zogo.

En n’hésitant pas à mettre à la disposition de la justice quiconque serait impliqué dans l’assassinat de ce « franc-tireur » décédé à la fleur de l’âge, « l’homme du Renouveau » ébranlerait la tectonique des plaques sociologico-politiques qui s’est auto-constituée pour sa succession. Cela pourrait assurer une météo politico-institutionnelle relativement sereine durant les deux années et de demi de mandat qui lui restent. L’enquête qu’il a ordonnée pour élucider cette énigme est en tout cas un signal positif. Il ne faudrait pas s’arrêter en si bon chemin. Car, au fond, c’est le « manteau d’impunité » qui, au fil des jours qui passent, a créé et pourrait amplifier, la peur du lendemain. Avec elle, le risque que l’épidémie du « À vos armes, citoyens ! » ne se sédentarise et qu’il soit bien difficile, de lui trouver un vaccin.

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