mai 25, 2024

Thimothée Bouba Mbima: recteur de l’université Protestante d'Afrique Centrale

"Le Jamaïcain Joseph Merrick est le premier missionnaire arrivé au Cameroun"

En voulant parler seulement des « mots » et des « maux » qui caractérisent et plombent parfois le Nord-Cameroun, le Recteur de l’Upac révèle dans son livre, des vérités cachées sur les mouvements des premiers missionnaires au Cameroun.

Vous publiez chez CLE, « La mission baptiste européenne au Nord-Cameroun, des mots aux maux ». Vous racontez une histoire ?

Cela pourrait être aussi mon histoire. Les missionnaires sont venus dans le Nord du Cameroun, ils se sont installés et ils ont prêché la parole. Je dis, ce furent « les mots ». Nous parlons au nom de Dieu avec des mots limités. Chacun de nous est limité pour expliquer l’immensité de Dieu. Et on utilise ces « mots » pour guérir les « maux » car en fait, nous sommes là pour apporter des solutions avec nos petits vocabulaires. J’ai l’habitude de dire, c’est le 5ème évangile rempli de ratures parce que quand je me lève, je porte ma robe pastorale et je pars prêcher, souvent je tremble car cette parole ne m’appartient pas. Le but c’est que l’homme s’en sorte des difficultés.

S’agissant des « maux », vous évoquez Jean-Marc Ela pourquoi ?

Le professeur Jean Marc Ela m’avait formé pendant 04 ans. Il m’a façonné, il m’a impressionné, il m’a donné un autre goût de la vie pour que je puisse parler de tout ce qui concerne l’humanité dans son ensemble, de comment on peut résoudre les problèmes et ce qui se passe dans la vie de chacun de nous.

Vous faites une révélation dans votre ouvrage en parlant d’un certain Joseph Merrick comme premier missionnaire à être arrivé au Cameroun !

Il n’est peut-être pas le premier Noir car il y avait ses devanciers, mais Joseph Merrick s’est démarqué par son enthousiasme pour la cause de l’Afrique. Il a donc essayé de com- prendre son milieu, il y était plongé, il se sentait à l’aise. Ce qui l’a poussé à vouloir traduire la bible en nos langues, importer les imprimeries ici. L’oralité est importante, mais en même temps, nous sommes dans un monde où il faut aussi rencontrer les autres avec les écrits, pour qu’ils nous connaissent. Et c’est à travers la parole de Dieu que nous pouvons être mieux libérés et mieux tacler les difficultés de la vie. Il était Jamaïcain, fils d’un affranchi ; il avait bravé l’océan pour venir annoncer la bonne nouvelle à ses frères et sœurs. Mais dans cette œuvre grandiose, malheureusement il ne sera pas compris par ceux qui l’avaient envoyé en mission. Il avait rencontré des difficultés et il avait été rappelé et se faire remplacer par Alfred Saker qui prendra le relais. Joseph Merrick que j’appelle le patriarche, va rentrer dans son pays natal, alors qu’il y était déjà, on apprendra sa mort par noyade.

Joseph Merrick, c’est le premier missionnaire qui entre au Cameroun 1841 et 1842. Mais on connait plus Alfred Saker qui lui, arrive en 1890. Il y a une explication ?

Justement, le problème c’est l’histoire qu’on a édulcorée pour cacher certaines choses et peut-être que ce n’est pas de manière délibérée par ce que beaucoup de nos historiens ignoraient cet aspect. Et on a mis en exergue finalement Alfred Saker. Vous n’allez nulle part trouver dans des œuvres missionnaires, évangéliques et baptistes, le nom de Joseph Merrick. Et ça c’est vraiment dommage. Est-ce que c’était délibéré, on peut dire oui, parce qu’il y avait quelque chose de cachée, les informations sur son passage n’étaient pas à la portée de tout le monde, et pourquoi ? On peut faire des supputations, mais ne rien dit. Il avait commencé la traduction de la bible en langue Duala ; il avait mis en place une imprimerie pour dupliquer la bible car selon lui, mieux on connait la bible, mieux on est libéré de certaines choses. Il voulait que les Camerounais apprennent la bible dans leurs langues. Et quand on a la liberté, la vérité, on préserve la dignité, la vie et l’application de l’amour. Et ce sont ces éléments qui constituent l’éthique chrétienne. Cela devait être appris dans toutes les langues.

Vous n’allez nulle part trouver dans des œuvres missionnaires, évangéliques et baptistes, le nom de Joseph Merrick.

Le Nord-Cameroun a une relation étroite avec la Mission baptiste européenne, vous en parlez dans votre livre…

La première société des Missions à être reconnue par l’État c’est la société des Missions baptistes européennes. Cette société Missionnaire est arrivée au Nord Cameroun et a évangélisé en commun accord avec l’Union des églises évangéliques Cameroun, comme elle se faisait appeler dans le temps. Les deux missions ont travaillé pour mettre sur pied certaines œuvres scolaires, médicales, la construction des églises… J’ai évoqué tout cela en signe de reconnaissance. Dans le temps, vous vous rappelez, on brulait certaines églises car l’islam était déjà installé. Et les autorités administratives favorisaient plus une tendance jusqu’à ce qu’un jour le feu pasteur Jean Cotou décide de dire non à cette injustice et ceci a été réparé. Le président Ahmadou Ahidjo avait prononcé ces mots : « Ok, vous brulez les églises au Nord, nous allons aussi bruler les mosquées au Sud ! ».  A l’instant même, un décret fut signé pour interdire ces actes : le décret disait : « celui qui va attenter à la liberté religieuse de qui que ce soit sera condamné ».

Ces missionnaires avaient souffert. Ils étaient pourchassés, on leur donnait des terrains aux pieds des montagnes là où se trouvent les animaux féroces. Mais ils ont résisté et ont transformé ces endroits en des lieux paradisiaques. Il était important de relever tout ceci même si on a constaté quelques faiblesses inhérentes à tout être humain. Imaginez qu’on vous envoie dans un pays où vous ne connaissez rien, qu’allez-vous faire ? Avec votre culture, vous allez vous imposer ! Même si derrière, l’objectif est de véhiculer une culture.

La bible est traduite en langue fulfulde, langue la plus partagée au Nord Cameroun, et une maison d’édition.

La maison d’édition s’appelle « Anora », qui signifie lumière. Elle a été implémentée à Garoua et à nos jours, elle existe encore. Également la radio qu’on a installée dans le temps du nom de « Sawtu linjilla » à N’Gaoundéré, qui veut dire la « voix de l’évangile » et qui fonctionne plus ou moins, d’où mon interrogation sur ces œuvres. Pourquoi ne prennent-elles pas l’envol ?

Vous parlez de la gestion post vision des œuvres missionnaires. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Ça veut tout simplement dire que selon moi, ce sont les Africains qui devraient gérer. Les pasteurs formés n’avaient pas une formation visionnaire d’eux- mêmes demain mais copient une mauvaise manière tout ce que le missionnaire blanc faisait. Par exemple, il y a une voiture, il veut conduire, mais il ne sait pas comment l’entretenir, ni la conduire ou alors à quoi elle sert. Et même s’il savait, il va croiser le bras car il n’a aucune vision, ni une mission et ni une stratégie pour atteindre les objectifs.

Finalement les œuvres pourrissent. L’Africain ne décolle pas et il gère mal les acquis car il ne les a pas compris.

Vous dénoncez le favoritisme dans les recrutements, le déficit de la formation et surtout le culte de l’intérêt individuel sans spiritualité.

Nous disons : ça c’est l’enfant de ma tante, l’enfant de mon oncle, il va apprendre dans le tas et il sera meilleur, mais nous nous trompons dans la mesure où il faut une formation adéquate pour que la personne puisse, ne serait-ce qu’évoluer pour amener l’œuvre. Et ceci a paralysé la bonne gestion de nos œuvres et celles des missionnaires. Lorsqu’on voit ces œuvres, on a envie de pleurer.

Finalement les œuvres pourrissent. L’africain ne décolle pas et il gère mal les acquis car il ne les a pas compris

Vous vous interrogez si des maux tel : sida, paludisme, maladies hydriques non encore vaincus, pourraient trouver solution avec la mise en place d’une évangélisation dans la partie nord du pays ?

Tout à fait. Vous voyez, l’évangile est adossé sur une vision non analysée profondément, non expliquée et non assimilée à sa propre culture ne peut que nous dévier de vrais problèmes, donc les maladies hydriques. Chaque année le cholera revient mais comment on peut faire pour que ça ne revienne plus ? On attend toujours que l’État envoie les gens, au lieu de dire que nous devons créer des laboratoires pour essayer de comprendre qu’est-ce que le paludisme. Les gens se con- tentent de dire « on n’a pas de nivaquine », mais qui l’a fabriqué ?

Vous voyez, l’église devrait être avant-gardiste pour tout cela et les maladies comme le sida, à l’église on doit leur donner la priorité dans l’éducation et l’information. Comment vous voulez que le Nord Cameroun puisse décoller, avec quelle catégorie de personnes ? Je me dis, il faut revoir le système d’évangélisation qui devrait être adapté et être efficace pour prendre l’Homme dans son ensemble.

En intégrant la formation théologique ?

Oui absolument. Dans la mesure où on a hérité de cette formation. Il faudrait repenser la formation et savoir ce que nous voulons lorsqu’on forme un pasteur. A la fin de 3 ou 5 ans, qu’est-ce que nous attendons de lui ? Il faut une formation continue. Ceci va amener les gens à une vraie spiritualité, une réelle découverte pour une vraie inspiration divine. Nous nous disons qu’il faut repenser tout le système de nos formations pour que les pasteurs deviennent des ingénieurs bricolés intellectuellement pour booster le développement. C’est pourquoi nous mettons l’accent sur la religion africaine, voir quels sont les éléments fondateurs qui peuvent consolider notre foi au sein de cette culture. Au niveau des écoles, on forme et après on vous dit d’aller passer un concours. Et après ce concours, vous chômez. On devrait repenser à comment on peut former de la Sil jusqu’au CM2, et savoir ce qu’on attend de cet enfant. Ensuite on l’oriente. L’enfant n’ira pas chercher un concours, car il est déjà opérationnel. C’est ce qu’on appelle l’employabilité.

Quelles sont vos propositions pour les formations sanitaires ?

Je proposerais pour tous nos centres, comme à l’époque où il y avait ce qu’on appelait « Centre de formation médicale de l’église », où on les formait avec tout ce qu’il y a comme plateau technique et on a vu que ces gars étaient très efficaces sur le terrain. C’est vrai qu’on n’avait pas trop de médecins, mais un infirmier diplômé d’État remplaçait valablement le médecin. Pourquoi avoir abandonné cela ? On devait plutôt être graduel pour que nous parvenions à atteindre l’inspiration divine pour créer, inventer, éradiquer toutes ces maladies. Donc il nous faut une formation pertinente, efficiente, visible, au lieu de prendre n’importe qui au quartier. Même au niveau de la gestion d’un centre médical. Qui doit le faire et avec quelle capacité ? Cette inadéquation ne nous permet pas de progresser au niveau sanitaire. Une gestion du relationnel manque le plus au Nord-Cameroun.

Qu’il faut repenser tout le système de nos formations pour que les pasteurs deviennent des ingénieurs bricolés intellectuellement pour booster le développement.

Quand je vous vois, je vois l’image de Dieu en vous. Au sein même de l’église, il y a le tribalisme et ce n’est pas ça l’évangile. Le Christ est venu nous amener à être unis et à ne former qu’un. Cette unité vient du cœur, de ma relation avec Dieu, avec moi-même et mes frères. Je ne peux pas prétendre avoir une parfaite relation avec mon Dieu lorsque je méprise mon frère. Privilégier les ressources humaines et la dimension du témoignage parce qu’après tout, c’est ce que nous sommes, un témoignage.

Vous prônez une vision qui implique un dialogue avec les structures étatiques, les Ong, les organisations à caractère religieux et les particuliers soucieux du bien-être de la population du Nord Cameroun.

Je parle du bien-être parce que je sais ce qui se passe au Nord. Vous voyez comment au mois de mars, avril, mai, juin, les femmes et enfants trainent des seaux et font des kilo- mètres à la recherche de l’eau potable, car tous les mayos ont tari.

Le tout n’est pas de dire qu’il faut creuser des forages. Chaque personne dans une famille doit planter un arbre et chercher à le conserver jalousement. Après 5 ans, vous verrez cette nouvelle richesse qui pourra contribuer à nourrir les familles.

Pour ce qui est des laïcs engagés, c’est toujours un problème sérieux. Le pasteur se croit parfois supérieur au nom de je ne sais quoi. Nous sommes tous des peuples dans lesquels Dieu a choisi d’appeler quelqu’un en particulier pour une vocation précise. Et c’est ce même peuple qui reconnait un « appelé ». Le laïc a son don, de même que le pasteur. Et ensemble, ils deviennent solides.

Dans mon livre, j’ai rendu hommage à des missionnaires. Sur le pont de Maroua, deux ont fait des accidents de voiture et un autre, accident de moto à Mora. Au nom aussi de tous ceux qui sont rentrés étant malades, ceux qui ont été persécutés, au nom de l’évangile.

            

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