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juillet 9, 2024
La capitale du Cameroun est sous les menaces des dérèglements climatiques. Après la catastrophe de Mbankolo en octobre 2023, d’autres sont redoutées. Leurs conséquences n’épargneront personne. Nous recensons dans ce reportage, des zones à hauts risques. Les populations les plus démunies sont désorientées, accablées par les déchainements environnementaux.

Le drame de Mbankolo

Qui ne se souvient pas du 08 octobre 2023 ? Ce jour-là, Mbankolo, quartier de la commune de Yaoundé 2, faisait parler de lui. La journée suivait son cours dans la quiétude. Malheureusement, en fin d’après-midi, les eaux d’un lac en amont, libérées par une digue rompue, traversent toutes les habitations en contrebas. Tuant au moins trente personnes. Cette digue, vieille de plusieurs décennies, n’avait pas résisté à trois jours successifs de pluies ; occasionnant un éboulement qui restera dans l’ordre des tristes souvenirs. Sur les lieux du drame, on évoque très peu l’aspect lié aux 72 heures de précipitations sans interruption. Pour les experts, les populations devraient savoir que c’est aussi là, une cause de cet accident.

Plusieurs experts l’ont affirmé publiquement. C’est le cas du Dr Mopi Touoyem Fabrice, spécialisé en dynamique de l’environnement et risque. Sur la base de ses travaux et de son expérience au sujet des changements climatiques et de ses impacts sur les sociétés humaines, il certifie que la catastrophe de Mbankolo « était un évènement imputable aux changements climatiques.»Il s’est manifesté pour ce cas de figure par « une irrégularité et une augmentation de la quantité de précipitation ». Il soutient que « lorsqu’on parle de l’irrégularité de précipitation, il s’agit d’une distribution anormale de cette précipitation au cours du temps. Donc, si nous avions dans la ville de Yaoundé des précipitations moyennes annuelles qui tournent autour de 1500-1600 millimètres par an, qui tombaient sur 8 à 9 mois ; eh bien, ces volumes de précipitation vont désormais se concentrer sur une courte période d’environ 3 à 4 mois. Il va s’en suivre donc une augmentation de l’intensité de précipitation ».

Ainsi, avec l’intensité des pluies qui augmentent, on assiste régulièrement au phénomène d’inondation. Et, dans les milieux à risque, sur les pentes, les collines accueillant une forte densité de populations, l’absorption ou l’infiltration de l’eau dans le sol « va provoquer des relâchements au niveau de ces versants qui vont entrainer donc des éboulements de terrain comme ceux de Mbankolo », a précisé le Dr Mopi. Touoyem Fabrice,

Les résultats de la recherche, bons pour la poubelle !

Certains le savent, mais beaucoup l’ignorent. Le changement climatique est une machine à fabriquer le pire. Les experts qui pour la plupart, le décrivent ainsi. Ils sont unanimes sur le sujet, du fait qu’il se greffe aux autres insuffisances environnementales. Il apparait que son impact sur la nature, les personnes, leurs cadres de vie et leurs biens est sombre. Les populations de Yaoundé sont-elles à l’abri des menaces associées à ce phénomène ? Atseup Yvette Cécile, actrice de la société civile pour l’éducation environnementale des masses, réagi à la question de  la déforestation dans la ville de Yaoundé qui va grandissante : « La ville de Yaoundé, située dans une zone de forêt, est devenue une ville grise ». 

En 2021, lors de la soutenance de son mémoire de Master à l’Ecole nationale supérieure des Travaux publics, Franck William Kuaban, ingénieur urbaniste, présentait au public les évidences d’un éboulement à venir à Mbankolo ; trois ans après, ce fut une réalité, sous le regard des décideurs ! On est en droit de se demander à quoi servent les résultats de recherche au Cameroun ? Amdja Gougniri Alexis est chef par intérim de laboratoire de recherche sur les risques naturels à l’Institut national de Cartographie (INC). Il a des réponses à cette question :

 « Il reste difficile pour les populations de prendre des initiatives, ceci parce que ces dernières n’ont aucun moyen pour étudier les risques ». De son regard d’expert, il explique que Yaoundé, « ville aux 7 collines », est constituée « des zones à risques forts, moyens et faibles… toutes les communes de Yaoundé sont concernées par les menaces liées aux changements climatiques», explique t-il.

« L’Etat nous a beaucoup aidés… nous restons cependant fragiles »

 Lorsqu’on fait un tour sur le site du sinistre à Mbankolo, on constate que malgré l’incident, les populations, y compris les rescapés n’ont pas quitté la zone du drame. « Nous sommes là, on n’est même pas un peu à l’aise. On a peur seulement » ; confie une jeune riveraine sous anonymat. Comme pour ses enfants et elle, il est difficile pour plusieurs rescapés de prendre la décision de quitter ce lieu, faute de moyens. « On a peur, peur de tout. Comment quitter ces lieux dangereux, alors que nous n’avons même pas de travail pour nous loger mieux ?  Depuis que l’eau a pris nos maisons, nous étions là, nous sommes venus rester ici. C’est la maman d’à côté qui nous a aidés, elle nous a donnés une chambre ; nous restons là-bas…L’eau a pris nos maisons, nous sommes revenus encore d’où nous étions parties », déclare t-elle, le visage pâle et la voix grinçante. « L’Etat nous a beaucoup aidés. Nous restons cependant fragiles. Il est bien vrai que l’eau a trouvé son chemin puisque le pont est cassé. Cependant, on attend. Le président de la République a décidé de nous aider davantage, c’est cette aide que nous attendons », déclare Marie-Thérèse, une rescapée du drame de Mbankolo.

Stéphane Tegue, ingénieur, chef service « d’hygiène environnement » à la Commune de Yaoundé IIème, fait savoir que concernant le cas Mbankolo, il y a  des plans  d’urgence: « C’est d’abord le plan social pour tous les recasés comme Marie Thérèse. La mairie a entretenu les recasés pendant près de cinq mois. » après le drame. « Le maire a utilisé les fonds propres de la mairie, les nombreux dons des associations et des personnes de bonne volonté et ses fonds personnels pour gérer cette situation. La mairie n’avait pas prévu une catastrophe à Mbankolo et nous n’avons pas de ligne destinée à gérer les catastrophes à la commune…Nous avons déguerpi tous ceux qui avaient construit au bord et aux alentours de la zone sinistrée. C’est quelque chose qu’on n’a pas dit. Il y a même certains titres fonciers qui ont été annulés », a-t-il déclaré.

« Les besoins des populations pour faire face aux affres du changement climatique sont réels, cependant, les ressources de la mairie sont limitées » ; affirme ce cadre. . Au vu de la situation, la fin des craintes, grincements de dents et appels à la rescousse ne semble pas être pour demain. Amdja Gougniri Alexis de l’INC propose aux mairies « d’anticiper sur la survenue des risques en établissant une carte détaillée des risques, de multiplier les campagnes massives d’éducation des masses aux problèmes environnementaux et climatiques, de protéger toutes les zones considérées comme étant à risque pour toutes installations et de planter les arbres ».

Le rond point de la poste centrale de Yaoundé : un gros risque et d’autres ! 

Les dangers liés à des drames environnementaux dans la capitale sont nombreux. Le risque de catastrophe est réel à la poste centrale de Yaoundé. Le phénomène des pluies abondantes favorise la régularité des inondations. Un caprice du climat peut faire tout basculer vers pire !  Mbankolo, reste très préoccupant à plusieurs titres : il suffit de faire un tour dans ce quartier pour réaliser que les foyers de potentiels drames sont innombrables. D’ailleurs, à en croire les riverains, la catastrophe d’octobre 2023 ne fut pas la première.  A Nkolbisson, au lieudit « Mont Carrière » est tout aussi risqué.  Les populations là-bas sont exposées aux éboulements de terrain.  A Mvog-Betsi, les populations ont érigé des constructions sur des flancs de colline. Au Mont Akok Ndoué, il y a une pierre en suspension sur certaines maisons depuis plusieurs années. Sur la base des études menées en ces divers lieux, Fokoua Dieudonné, géographe, soutient que « la pression humaine constante, l’occupation anarchique des zones interdites d’habitation, la pluviométrie toujours importante et les blocs forestiers en voie de disparition du fait des actions démesurées des hommes, sont au-delà des massifs rocheux à perte de vue dans ces zones des faits et phénomènes favorables à de potentiels drames environnementaux mineurs et majeurs ». Parmi ceux-ci, il recense les glissements de terrain, les érosions, les chutes de pierres, les éboulements de terrains et les inondations.

Ces catastrophes environnementales montrent qu’il faut reconsidérer les droits humains, surtout le droit à un logement sain et sûr. Elles soulèvent aussi des questions sur le rôle du gouvernement pour protéger les citoyens, et sur ses responsabilités face à ces drames et menaces. De plus en plus, des gens s’installent dans des zones dangereuses, ce qui montre que le gouvernement a du mal à gérer cette situation. Plutôt que d’attendre que les catastrophes arrivent, le gouvernement devrait prendre ses responsabilités pour protéger les droits humains et l’environnement, en mettant en place des politiques pour prévenir et faire face à ces dangers nombreux. C’est le moment de remettre en question les modèles de développement qui ont conduit à ces sinistres, et de faire de la justice sociale et environnementale une priorité politique.

WILLIAM TADUM TADUM

NB : Ce reportage a été réalisé dans le cadre de la bourse Media for Climate Action portée par l’organisation Actions for Development and Empowerment (ADE), financé par l’Ambassade de France au Cameroun et le Conseil pour le suivi des recommandations du Nouveau Sommet Afrique-France (Conseil NSAF).

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